Yv

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Je lis, je lis, je lis, depuis longtemps. De tout, mais essentiellement des romans. Pas très original, mais peu de lectures "médiatiques". Mon vrai plaisir est de découvrir des auteurs et/ou des éditeurs peu connus et qui valent le coup.

Louvrier, Pascal

Tohu-Bohu

19,00
par
28 septembre 2018

Très bonne surprise que ce roman noir s'il en est avec un héros revenu de tout, désabusé, blasé, alcoolique, aux accès de violence chroniques qui vit dans le souvenir de sa mère grande star d'Hollywood et dont il voudrait comprendre les raisons du suicide. A ses côtés, Eden, jeune et jolie fille un peu perdue, droguée, qui passe de l'amour à la haine en une fraction de seconde, du rire aux larmes, d'une déclaration enflammée à une colère terrible, violente.

Sur fond de cinéma étasunien des années 1950, Pascal Louvrier construit un roman noir, sec, dans lequel il ne s'embête pas avec des fioritures. L'écriture est directe, sèche elle aussi, va au plus rapide, sans passer par des circonvolutions peu intéressantes. Ses personnages sont bien sûr archétypaux, ce qui est dans les codes du genre noir. Il parvient habilement à nous les rendre sympathiques en allant au plus profond de leurs débordements, de leurs doutes et peurs, interrogations, et James en a des tonnes.

On est loin du rythme d'un thriller, James prend son temps, même s'il est pressé par Eden pour changer, pour sortir de cette adoration morbide pour sa mère et les raisons de son suicide. Rien de déplaisant pour le lecteur, bien au contraire, qui prend lui aussi le temps de vivre avec les protagonistes pour ensuite sentir monter l'intrigue et tenter de résoudre l'énigme. Icelle est fort bien menée qui tient jusqu'au bout, sans doute par l'atmosphère pesante, lourde et orageuse comme le climat du désert de l'Arizona.

Franchement, j'ai beaucoup aimé, je me suis régalé de bout en bout -malgré quelques paragraphes superflus. Pascal Louvrier a écrit pas mal de biographies (Michel Delpech, Françoise Sagan, George Bataille et Johnny Halliday) ; Moteur ! est son troisième roman, qui en plus me fait découvrir les éditions TohuBohu.

La femme à la mort
19,50
par
1 septembre 2018

Très belle intrigue dans laquelle on avance pas à pas et à pieds dans La Rochelle, au rythme de Stan. Chaque indice est exploité qu'il mène à un cul-de-sac ou pas. Difficile de ne pas voir la référence au "Mystère de la chambre jaune" de Gaston Leroux. Dans son polar, Samuel Sutra ne parle pas du fameux "Bon bout de la raison" de Rouletabille mais fait référence à un principe que je ne connaissais pas, le rasoir d'Ochkam. "C'est un principe en science, qui encourage la simplicité. Vous entendez battre des sabots, vous pensez cheval avant de penser zèbre. Les hypothèses les plus simples sont les plus vraisemblables. C'est un principe de parcimonie, d'une certaine manière, qui fait en grande partie la beauté des théories avérées." (p.140)

Évidemment, l'auteur sème doute et confusion dans l'esprit des lecteurs, car tout n'est pas si simple qu'il pourrait y paraître. En fait, on peut être amené à douter de tous à un moment ou un autre : et si c'était lui ? Ou elle ? L'intrigue est donc bien menée, embrumée jusqu'au bout - personnellement, j'avais quelques idées, mais pas les bonnes -, joliment agrémentée de personnages sympathiques, attachants. Le polar de Samuel Sutra fait aussi dans les relations humaines et ne se contente pas d'aligner des indices. Stan, qui revient à La Rochelle, un poil nostalgique ; son ami Jacques Verdier, un peu perdu à l'idée de quitter son boulot sur une affaire qui le titillera longtemps, et la belle Catherine la légiste, et Angèle la réceptionniste de l'hôtel, et Natasha la victime...

Tout s'emboîte parfaitement bien dans ce roman qui se lit d'une traite bien que - ou grâce au fait que - il n'y ait ni coup de feu, ni violence, ni description morbide, ni sexe - disons que si sexe il y a, Samuel Sutra décrit plutôt la montée du désir et laisse la porte close pendant les ébats.

De l'auteur, j'ai lu pas mal : la série des Tonton (voyez dans l'index au nom de Sutra) par exemple mais aussi d'autres titres, pas sur le registre de l'humour, l'excellent "Kind of black" par exemple ; on serait plus dans ce registre, du polar qui même si cette fois-ci n'a pas le jazz en fond sonore, est très mélodieux. La langue de l'auteur y est pour beaucoup, à la fois classique qui peut s'encanailler, passer du très factuel au tendre, du langage du flic au sensuel. Grand écart très largement réussi.

Requiem pour l'Ankou, Une enquête du commissaire Workan

Une enquête du commissaire Workan

Palémon

10,00
par
1 septembre 2018

Une comédie policière c'est soit formidable quand c'est réussi soit un calvaire - et en Bretagne, Dieu sait qu'il y en a à tous les coins de rue - pour le lecteur, l'humour, s'il ne fait pas rire, ratant donc sa fonction première. Et Hugo Buan m'a fait rire et sourire tout au long de son pèlerinage. Imaginez un flic d'origine polonaise, certes, du village de Jean-Paul II, re-certes, mais ignorant en matière de religion et il faut bien le dire un rien bouffeur de cureton - là, je ne le blâmerai point -, macho, un peu réac, un poil à côté de la plaque, du moins pas en phase avec l'évolution de la société, n'aimant pas le camping - comme je le comprends ! -, accompagné d'une superbe lieutenante qui n'hésite pas à dire très haut ce qu'elle pense, loin très loin de la religion et en particulier de celle dont il est question ici, plongés tous deux dans un cortège de croyants dont certains, traditionalistes. Les situations sont cocasses, décalées, les personnages caricaturaux, et c'est pour cela que ça fonctionne parfaitement.

"... je n'ai pas envie de coucher sous une tente, s'émut Workan, on pourrait attraper des maladies

- [....] on peut aller voir si Triathlon est ouvert, ils ont tout pour le camping.

- Ça va pas bien la tête, non ? J'exècre le camping, je hais les campeurs et les randonneurs. Je déteste faire la cuisine sur une petite bouteille de gaz.

- Eh bien, t'as pas de chance ; dans le genre campinge, on ne peut pas faire pire que le Tro Breiz... Et le tout, accompagné de chants chrétiens. Me faire ça, à moi ? Je n'en reviens pas !" (p.59)

Le pire c'est qu'on se marre aux aventures et aux réparties de Workan, qu'on le prend même en sympathie alors que franchement, il est un peu vieille France et je ne suis pas sûr que j'aimerais passer des soirées en sa compagnie.

Et l'intrigue, bon si je me suis douté de certains points, j'avoue avoir été surpris par d'autres, donc encore un bon point. Hugo Buan se sert des codes du genre policier, pour nous mener tranquillement et dans la bonne humeur là où il veut. Il écrit là le dixième tome avec son commissaire - que personnellement je découvre - ; je me ferais bien la série en entier...

Le repentir

Weiller, Patrick

Cohen et cohen

18,00
par
1 septembre 2018

Difficile de n'y voir pas une partie autobiographique lorsqu'on sait que Patrick Weiller a été psychiatre, puis marchand d'art avant d'en venir à l'écriture.

Difficile aussi de décrocher de ce roman qui parle du monde de l'art, du métier de marchand de tableaux, des achats risqués, des gros coups, des coups parfois tordus. Tout cela est le contexte, le fond de la toile du roman qui s'intéresse beaucoup plus à ses trois personnages au premier plan : le marchand de tableaux dont on ne connaît pas le prénom, le mentor et Marianne. À partir d'un matériau mou, sans réelle volonté, la narrateur va construire un homme : "Mais le pire fut qu'au lieu de dégager l'être ouvert, sensible, intelligent, inventif, dynamique qu'il portait sans doute en lui, cette psychanalyse eut pour effet de verrouiller son regard sur la contemplation angoissée de son nombril qui avait, comme beaucoup de nombrils, la forme d'un point d'interrogation. Après qu'il eut passé dix ans sur le divan, son analyste déclara forfait. Son type de problématique, lui apprit-il un jour, était inanalysable. Plus exactement, on ne trouvait rien en lui qu'on pût analyser, seulement un vide, une béance, un trou. - On n'analyse pas un trou, conclut le praticien." (p. 21/22)

Son tableau prend forme sous nos yeux, à coups de pinceaux et de brosses subtils, Patrick Weiller dévoile les failles et les forces de ses héros, entre en détails dans leurs vies, leur fonctionnement, leurs esprits. C'est magistralement fait. J'ai beaucoup aimé cela et la manière qu'il a de faire interagir ses personnages qui les uns sans les autres ne seraient pas aussi intéressants, aussi profonds. Chacun sert à l'autre à se montrer sous un jour parfois différent de ce qu'il est au plus profond de lui-même, parfois non. Les questionnements sur l'amour, l'amitié, l'attachement, le sens de la réussite d'une vie, la pression sociale, l'héritage, la culture, le formalisme, l'indépendance d'esprit, tout cela est passionnant et m'a souvent paru très proche de mes pensées et propres interrogations. En outre, la langue est belle, pas précieuse mais riche et travaillée, de belles phrases, longues parfois

Difficile également de parler de ce roman sans trop en dire, j'aimerais que chaque lecteur puisse se faire sa propre idée, sa propre interprétation de ce texte. Comme lorsque l'on regarde un tableau et que chacun y met sa sensibilité.

Publié chez Cohen&Cohen, maison spécialiste de l'art, tant dans les beaux-livres que dans les romans voire les polars (j'ai lu et apprécié Varvara de Patrick Weiller dans la collection Art noir), ce roman est une vraie réussite, de celles qui font se poser des questions, qui touchent les lecteurs.

Retour à Buenos Aires
18,00
par
1 septembre 2018

Si comme moi vous êtes sensibles au mal de mer, ne savez pas nager mais aimez quand même la mer, pas pour s'y baigner juste pour la voir, la sentir si possible sans la foule estivale, ce voyage à bord d'un porte-conteneurs est pour vous.
Il faut bien reconnaître que c'est un voyage particulier, l'urne funéraire de l'Aviateur étant très présente. Bienvenue à bord de ce roman d'humeur et d'humour désenchantés, qui parle de choses sérieuses sans l'être vraiment : "J'ai appris à démarrer et à piloter le canot tous temps, en cas d'abandon du navire, et c'était presque aussi simple qu'une auto-tamponneuse. Je ne suis pas sûr d'avoir compris comment on le mettait à l'eau, ce qui fait que ça ne servait pas à grand chose. Je n'ai pas osé faire répéter. Les grandes tragédies naissent souvent d'une inhibition." (p.40). Daniel Fohr use d'un stratagème connu et efficace pour peu qu'il soit bien mené - ce qui est le cas - : écrire un paragraphe sérieux et le finir par une phrase en apparence anodine et qui donne le ton léger et drôle du livre. Publicitaire réputé et créateur de certains slogans marquants, il a le sens de la formule. Ses portraits ne sont pas mal non plus : "Un garçon d'une trentaine d'années est arrivé, en bermuda de surfer, des tongs aux pieds. Il portait un T-shirt à l'effigie d'un groupe de métal sur un torse surdéveloppé, mais le point le plus remarquable de sa physionomie était son incroyable neutralité expressive. Il avait deux yeux, un nez et une bouche, ni grands, ni petits, ni vicieux, ni tristes ni rien, des cheveux sans couleur définie, un visage flottant, neutre. À le regarder, on comprenait combien l'absence d'originalité est rare, et combien la banalité constitue une exception." (p.43/44)

Et le voyage continue. Vingt-quatre jours de mer, parfois un peu longs, mais c'est sans doute pour nous faire mieux ressentir la lenteur du navire et l'ennui de certaines journées. Le voyageur apprendra à connaître les marins pourtant assez farouches, peu diserts, à passer certaines épreuves, pourra se poser des questions importantes sur la vie, la sienne et celle de l'Aviateur auquel il s'adresse souvent. J'ai aimé voyager en sa compagnie, sur ce navire. J'ai aimé l'ambiance qui se dégage de ces pages, cet humour désenchanté, un peu décalé, la lenteur, l'absence d'action, ces deux derniers points qui obligent à lire à un rythme ralenti.

Belle découverte que je vous conseille fortement. Je vous souhaite déjà un bon voyage.