• Conseillé par (Libraire)
    28 juillet 2022

    Indispensable

    Il aura fallu 80 ans pour que puisse être publié ce livre remarquable de Laurent Joly, le temps nécessaire à accepter cette tache de notre histoire collective, et celui dû à la recherche historique, à l’accès au maximum de sources et documents. Là est une des caractéristiques françaises de cette opération unique en Europe de rafle de la population juive: les opérations du 16 et 17 juillet 1942 furent totalement et exclusivement réalisées par l‘administration française, et notamment par la police française avec des moyens logistiques français. Ce déni national n’est plus possible aujourd’hui.

    A ces faits, l’historien apporte une vision essentielle : il fait de l’ « Histoire » une histoire incarnée et notamment celle des victimes. Derrière les chiffres, ce sont des visages, des vies qui disparaissent.

    Une nation se glorifie facilement de ses réussites, de ses faits d’armes utilisant le « récit national » pour se souder sur des faits emblématiques réels ou imaginaires. Elle a beaucoup plus de difficultés à regarder en face ses erreurs, ses crimes. Ainsi peut on dire qu’il aura fallu quatre vingts ans pour que puisse être publié ce livre remarquable de Laurent Joly, le temps nécessaire à accepter cette tache de notre histoire collective, et celui dû à la recherche historique, à l’accès au maximum de sources et documents. En 1978 L’histoire de France en Bande Dessinée évoquait encore « 13 000 personnes(…) arrêtées par la Gestapo ». Treize mille personnes arrêtées, le chiffre était exact puisque le 17 juillet, 12 884 victimes, pour la plupart juifs polonais, étaient recensées dans les lieux d’examen après leur arrestation et réparties entre le Vel d’Hiv et Drancy, avant d’être transférées par convois ferroviaires à Auschwitz pour être gazées. Par contre le deuxième terme de la phrase « arrêtées par la Gestapo » est un mensonge éhonté que même les contemporains de la Rafle n’auraient jamais osé avancer. Là est une des caractéristiques françaises de cette opération unique en Europe de rafle de la population juive: les opérations du 16 et 17 juillet 1942 furent totalement et exclusivement réalisées par l‘administration française, et notamment par la police française avec des moyens logistiques français. Ce déni national n’est plus possible aujourd’hui et Laurent Joly consultant des archives connues mais aussi de nombreuses inédites reprend dans son ouvrage la terrible chronologie d’une traque de la population juive qui est commune à tous les états soumis au régime nazi venant d’instaurer la « Solution Finale », mais qui présentera dans notre pays les tristes particularités d’être menée exclusivement par le régime collaborationniste sans participation de l’occupant, d’amener à la mort plus de 4000 enfants français entre deux et quinze ans et d’atteindre un chiffre inégalé de personnes raflées.

    Les chiffres, les statistiques sont essentiels pour expliquer par exemple la diversité de la « réussite » des interventions domiciliaires ou leur échec en fonction des commissaires en place, de la présence massive ou non de « renforts », de l’heure des interventions. De même les documents administratifs, les notes de service interne démontrent combien le gouvernement de Vichy, ses zélés hauts fonctionnaires, le portrait et les actions de René Bousquet sont terrifiants, est allé au delà des demandes allemandes dans une sorte de volonté d’autonomie et de combinaison d’ego et de jeu politique. N’évoquant jamais le droit international qui aurait justifié leur inaction, ces gouvernants, des policiers parfois antisémites, souvent disciplinés ont fait ce qu’aucun pays étranger ne fit.

    Aucune culpabilisation ou flagellation nationale cependant et sont évoqués aussi les fonctionnaires, qui ferment les yeux, ceux qui attendent patiemment devant la porte avant de s’en aller, ceux qui colporteront volontairement et de manière très efficace les jours précédents la rumeur de l’opération, mais aussi des concierges qui protègent des familles entières. Laurent Joly tord même le cou au fantasme d’une France délatrice, accusant et dénonçant par des milliers de lettres anonymes son voisin. Au delà des comportements individuels difficilement quantifiables et raisonnables c’est le mécanisme étatique qui est mis en exergue de manière implacable.

    A ces faits intangibles, incontestables l’historien apporte une vision supplémentaire essentielle: il fait de l’ « Histoire » une histoire incarnée et notamment celle des victimes. Derrière les chiffres, ce sont des visages, des vies qui disparaissent. Les témoignages sont nombreux comme celui de Georges Wellers qui décrit la déportation à 5 heures du matin des enfants à peine réveillés: « (…) on appelait les gendarmes qui descendaient sur leurs bras les enfants hurlant de terreur ». Dans le souci de faire du nombre ce sont à côté de milliers d’étrangers « qui ne faisaient de tort à personne, des centaines de français d’adoption, modestes brocanteurs, employés aux écritures, secrétaires, boulangers-patissiers, étudiants » qui furent les victimes d’un régime soucieux de plaire à l’occupant par antisémitisme souvent, par inhumanité toujours.